TEXTES \

Les anges de la Grande Peinture dévoilent leur secret d´un soupir de soulagement. Probablement portaient-ils déjà démons et chimères en leur sein blanc d´icônes. Aussi se manifestent-ils enfin ces fantômes. Et voilà que le silence est rompu. Vincent Corpet fait parler les protagonistes de l´histoire de l´art. Parmi eux, la Force de Dieu apparaît dans une citation de Zurbaran : Gabriel s´y miroite en allégorie de la Mort. La main du peintre, Vincent Corpet, a taillé le blanc, sculpté le noir et les ténèbres pour que l´archange s´associe à la faucheuse. Ainsi en est-il des tableaux du maître. Ainsi en est-il des Fuck Maîtres.

Les peintres n´y verront guère injure puisque maîtres ils ne sont devenus de la culture révérencieuse qu´à leur insu. Pour bien faire d´ailleurs, Vincent Corpet reproduit des photocopies empruntées au musée imaginaire. Et les peintres, sous leur stèle étroite, rient puisqu´ils sont déjà morts deux fois – le jour fatidique et ceux qui suivirent l´invention de l´imprimante et de google. Si le réseau s´en trouve enrichi, comme nous des médiocres copies, on peut déplorer la perte considérable dont font les frais ces originaux visités néanmoins chaque jour en leur noble et muséal domaine. L´image, qu´elle soit picturale ou photographique, se trouve bien seule à pâtir de la reproduction qu´au siècle dernier Fernand Léger et Marcel Duchamp considéraient avec fascination.

Il se pourrait que Vincent Corpet ait amarré sur les rives d´un territoire inframince qui fait les secret et condition de l´Arcane, du chef d'oeuvre. Bien qu´achevée, une composition demeure éternellement informe pour autant qu´elle se tient derrière cet espace indéfini qui l´oblige au mystère et qui la sépare du spectateur. C´est donc suspendu à l´imagination du regardeur qu´elle prend son sens et davantage, infiniment davantage. Cet espace a quelque chose du silence, du vide où peuvent se mouvoir le verbe et les corps. Sans lui, impossible de définir, de nommer, de formuler. Capturé dans google images, un tableau est chef-d´œuvre par convention. A moins que le secret lui soit à ce point essentiel qu´il habite jusque dans la copie. Peut-être s´agit-il des premiers emmerdements d´un maître à l´autre… car c´est revenir à dire que ce qui fait caractère, qualité et particularité d´une œuvre, ce qui l´érige au rang de chef, est reproductible. Secret volage ou théorie duchampienne vue, revue, dépourvue du moindre intérêt depuis le pop. Mais peut-être y sommes-nous encore. Chez certains « artistes », très certainement. Dans le cas de Vincent Corpet, c´est bien tout le contraire. Rares sont meilleurs critiques que les peintres eux-mêmes dont l´œil exercé parle la plastique.

D´abord le peintre copie la photocopie donc. Le tableau reste figé dans son plus simple appareil, dépouillé de prestige. Picasso, Zurbarán, Courbet, Bourdon, Bazille sont réduits à n´être plus que pour le plus grand nombre : des noms, de grands noms, des noms propres, ces substances distinctes de l´espèce à laquelle elles appartiennent, des noms que l´on sait écrire, prononcer à cure de bouillon de culture. Asphyxiante culture.

En copiant, le peintre ausculte un petit corps malade, gisant sur le sol d´un atelier passage de Flandre. Il mémorise, intègre, digère pour repenser la forme, revenir à son origine tel un hiérophante retrouvant le secret de l´Arcane en suivant le fil de l´évolution du langage.

Vincent Corpet perçoit les non-dits de la forme. Avec lui, la Négresse aux Pivoines n´hume pas seulement l´aigre parfum de sa maîtresse en déplorant sa condition, elle loge en enfer dont le peintre a réveillé les démons par d´étonnantes incantations. Elle rejoint Dante et Virgile embarqués sur un Delacroix rendu analphabète d´un How Mots Dits. Les maîtres prêtent leurs traits et sont envisagés sous toutes les coutures. L´artiste leur greffe spectres ou jumeaux squelettiques pour le seul jeu de mourir un peu. Quand ils sont détournés par Corpet, les autoportraits peints pour la postérité de nos Maîtres sont ce qu´ils sont : des portraits de vanité. La mise en abîme du peintre, la révélation de l´autre côté du miroir. Parmi ces figures héroïques de la malédiction culturelle, figure en bonne place Maître Courbet dont Corpet questionne l´œuvre et l´histoire comme pour saluer à sa manière la majesté de ce grand cerf agonisant. Au détour de Bonjour monsieur Courbet, ce dernier rencontre en effet son double grâce à la forme de ses deux interlocuteurs qui s´est émancipée, purgée de ses définitions pour prétendre à la monstruosité. Impossible désormais de nommer. La vision s´offre la multiplicité de la forme sauvage qu´il peine à définir, à mesure que le peintre réorganise les tableaux. Par-là même, la hiérarchie des genres s´écroule sous le poids de sens inexplorés. Corpet s´est déjà prêté au jeu de la confusion des genres en détournant ses propres natures mortes sur carton dont les squelettes servaient à élaborer des peintures religieuses. Sans doute son œuvre n´est-elle d´ailleurs qu´un long interrogatoire de la forme qui passait déjà aux aveux dans les Analogies, Cellules Souches, Matrices (2000-2002), Faux-semblants (1998-2000) et Enfantillages (1997-1998).

Si la vie moderne utilise volontiers le scalpel pour dénaturer les corps et reproduire à la chaîne un canon de beauté, celui de Vincent Corpet écorche avec audace les nymphes dénudées de la Peinture, opère par hétérogreffes pour raconter l´histoire de la forme. Quand elle ne fait pas don d´organes, c´est un visage que la guitariste de Balthus reçoit en son sein. Et tandis qu´elle roule sur ses quatre jambes, elle offre à l´œil d´avaler sa soupirante. Traditionnellement nues, les femmes s´habillent ici selon la tendance : un rouge couvre la peau comme pour exacerber la scandaleuse Toilette de Frédéric Bazille tandis qu´un jaune réchauffe cette Maja nue restée là, lascive. Plus loin, dans leur bordel, les Demoiselles d´Avignon s´habillent d´orange pour charmer un acéphale in love ?

De quoi clore enfin le débat autour du cadavre de la Peinture. Ni le cinéma ni la photographie ne pourraient supplanter un art où la forme se réinvente à volonté. Et si l´on opposait l´abstraction au figuratif, les voilà réconciliés quand Vincent Corpet tire d´un élément simplifié à sa forme essentielle l´une des multiples possibilités invisibles qu´elle contenait en sourdine. Un élan vers la théorie des correspondances freiné par l´infinité significative de la forme. L´œuvre originale en enfante une autre, fausse jumelle accouchée lors de la reformation. Une telle citation n´est pas pastiche quand bien même le peintre joue régulièrement la dérision de jeux formels et de mots.

On a dit comment Corpet copiait ses maîtres sans volonté aucune d´imitation. Il faut rappeler que ses contemporains sont également passés à la coupe. De Lascaux à Velickovic en passant par Füssli et Segui, la peinture de Corpet investit, reforme, reformule les chefs-d´œuvres d´hier et d´aujourd´hui . Pour autant, le peintre n´est pas dictateur. Il fait donc il voit. Vice versa. La forme apparaît par expérience et par hasard, supposant un langage inconscient qui ne prend pas valeur universelle, sans quoi c´est la promesse d´un retour à la définition, au nom, au fini de la peinture auxquels Corpet ne croit certainement pas. Pas plus qu´il ne croit à la magie plastique, à l´enthousiasme bohème qu´on prête au cliché de l´artiste. Le génie se travaille. Ses quelques milliers de toiles en témoignent. Corpet est un ouvrier assidu du pinceau, entremetteur de formes qu´il sort de l´ombre.

Dans les Fuck Maîtres, le détournement ne vient pas contredire, attaquer une œuvre avec médisance. Corpet est trop occupé à l´essentiel : faire et défaire ce qu´il voit, voir ce que la forme produit de l´intérieur. Rêver debout, en peinture. Des songes et des tortures. Des cauchemars comme il en est question dans tous les rêves. La mort ici, là. La vie tout autant puisque le mouvement demeure perpétuel. Jusqu´ici, Max Ernst visitait seul les territoires dangereux de la forme. En 1939, Léonora Carrington le décrivait d´ailleurs en ermite des grands froids. Le surréel était encore cet espace étendu des possibles désormais appauvri de passants flâneurs en quête de rencontres fortuites. Corpet, lui, revient sur le dogme du Grand Œuvre, consigne les embryons du langage dans un registre indéfinissable. Pour y parvenir, l´artiste pratique froidement la dissection de ses pairs, suit un régime draconien de peinture pour tarir son propre goût, échappant au style et à la répétition qui n´est pas moins qu´une imitation de soi-même. Faire des tableaux, oui. Mais toujours des œuvres d´art.



©Laetitia Laguzet - Avril 2010 - Tous droits réservés

L'exercice commence par la copie du scandale. Un certain scandale sadique instrumentalisé par Balthus en 1934. Un scandale révolu, passé noir et blanc, rendu menu à mesure que son peintre entrait dans la postérité. Un scandale de maître devenu l'anecdote d'une leçon de peinture. Ce scandale, La Leçon de Guitare, Balthus le voulait féroce, du tragique palpitant d'un drame de la chair. La LECON était celle de l'érotisme sincère, du fantasme et de l'insolence. Une leçon à repasser donc. La copie, elle, est un écho, un résidu de la mémoire vive, une photocopie, un imprimé. Elle dénonce la visibilité du scandale, l'objet culturel, sa simplification, notre souvenir.

Vient ensuite le scalpel, le cutter. Avec lui, la pensée sonne le glas et la main attaque, pacifie les blancs, purge les noirs sensibilisés. Elle gratte la forme qui démange et peu à peu déglutine. Jusque-là en abîme, jusque-là soumis au silence, la forme avoue tout dans le passage à tabac. En souvenance, l'esprit fait émerger le potentiel formel pour qu'à nouveau, le scandale retentisse. Un certain scandale sadique instrumentalisé par Vincent Corpet, un matin de décembre 2009.

Le peintre repousse les limites du drame. D'autres protagonistes patientaient derrière la fillette et sa maîtresse. Un profil chuchote son existence à l'oreille de celle-là. Entre ses jambes, frêles, lisses, l'œil dévore la scène en crachant le funeste secret de la chair. La main l'a déterré de l'écart, du noir, bien au milieu, tel qu'il est, dominant, décisionnaire et grand ouvert. La donneuse de leçons érotiques libère ses monstres morbides. Ont-ils toujours été là, cachés dans la toile, suggérés quelque part, à la limite de l'énoncé, du visible ? La mutation s'opère et le spectateur relit sa leçon en jouant lui aussi avec les analogies formelles, l'imagination.

La couleur révèle les derniers fantômes de la forme. Grâce à elle, Corpet déjoue la composition, démasque l'invisible en recouvrant l'inutile. Les jambes d'une autre élève palpitent, roulent gainées dans le papier peint tandis que la main discrimine, isole et sépare. Ainsi le peintre découvre, invente. Et ces découvertes, ces créations que l'on disait partir du chaos, d'un néant ordonné dans l'inspiration, découlent ici d'un objet fini, instructif, composé dont l'artiste démantèle la structure apparemment immuable.

Poussée jusqu'aux retranchements de l'imagination, la toile recouvre ses facultés. Des facultés à rendre visible, à énoncer, prononcer. L'observateur n'y voit plus seulement un classique dans le répertoire de l'art mais une peinture qui se confesse. Une ligne c'est ceci, cela ou encore ça pourvu que le peintre décide ou plutôt s'évertue à rendre compte des possibilités, à témoigner des combinaisons recélées par la pensée trop souvent timide devant le chef-d'œuvre et son maître. En défiant l'instruction de Balthus, Corpet nous réapprend à voir, à décrire, à penser sans renier le mouvement de la forme, la transformation. C'est donc logiquement que cette forme écorchée, pansée, dégorgée évolue jusqu'aux mots. Par-là même c'est tout le mécanisme du langage qui s'expose au regard. Une initiation aux arcanes de la peinture, au secret de l'œil.



©Laetitia Laguzet - Tous droits réservés

Une petite fille ne naît pas rosacée à moins qu'elle n'éclose sur un socle de ronces épineuses au beau milieu d'un mirage. En est-il autrement pour ce bourgeon de femme auquel on apprend à faire dinette et jouer maman avec des chiffons ?

De son calice, la corolle pose en virginal fétiche tandis que les rosiéristes s'affairent à la tailler selon les proportions du Modèle. Rose d'or plus que thé, l'ingénue longtemps attend que s'effondre le temple, qu'avec lui se fane le bouquet de nerfs qu'elle reçut pour offrande à sa venue au monde. La jolie rosace, maculée sur le flanc d'une église s'ennuie éperdument. La jolie rosace attend. Mille autres, vendues, offertes, mirées dans leur portrait génital, s'agrippent aux murs en murmurant les lois immuables du Rosacerdoce.

Mille autres s'effeuillent gentiment au plaisir de mourir muses.

Mille autres réclament leur dû avant de sécher, mortes natures, trophées flétris, vieilles envieuses esseulées dans la dorure de leur terne miroir. La peinture les maintient dans une jouvence orifère. Aucune fillette ne saurait s'évader du patron étriqué de son chagrin. La jolie rosace, elle, attend.

L'appel de la forêt tonne au dessus de son autel. Vient donc le jour où il fait nuit, où la jouvencelle épanouie, brandit, belle, ses branches épineuses et trotte vers le noir. La bachelette au flanc blanc caresse timidement le terreau de ses chimères tandis que s'écartent les futaies et lui fraient un passage. L'ingénue visite un Jardin d'hommes, grimpe sur leurs épaules pour contempler les possibles.
Possible ce Paysage Nu où le ciel s'est enflammé au dessus d'un ruisseau bleu. Les pétales se sont étalés sur une verdure de cheveux. La rosière se voit noire, sauvage, primitive, africaine. Elle s'aime ainsi, pourvu qu'elle soit autre, ailleurs. Sa carnation s'admire au vert de ses feuilles dentées quand, rappelée par le Désir, elle ne s'éprend pas de sa propre nature rosacée.

Possible la traversée des Enfers jusqu'à la maisonnée chérie, jusqu'au Bonheur enseveli dans la mémoire d'une toute petite, d'un chaperon rose qui ouvre les yeux pour pleurer, enfin. La louve rose s'est éteinte. Il fallut être trois, comme de petits cochons qui reconstruisent leur maison, pour recouvrer la mémoire et obtenir la résilience, sautiller, danser la chance.

Possible de plonger dans le brouillard pour en visiter la flore. Il y fait doux et humide comme un corps aimant.

Possible de voir des mondes, des milliers. La terre est plate lorsqu'elle est tondo, corolle de peinture. La rosière salue le jongleur de crâne, son fils, répand dans l'aube quelques poussières de nymphes, surplombe Eve au bain, caresse des yeux les chiots jolis.

Possible de se voir ici, là, muse, mère, vierge, amante, enfant, artiste dans un seul tableau, le sien.

Possible de fleurir, une autre saison, au loin tant que la peinture sèche à l'automne sans jamais mourir.



©Laetitia Laguzet - octobre 2011 - Tous droits réservés

Me demandez pas ce que je fais là, j´en ai aucune idée. Je sais pas non plus pourquoi ça se bouscule, pourquoi ça grouille comme ça, de partout, autant qu´il peut s´en ramasser de la jolie canaille bourgeoise dans les recoins, sur les tables et les chiottes de cette foutue cave. Ça crie, ça fustige, ça ràle et surtout, surtout ça grince de ce que ces guêpes cravatées appellent de la musique. Dans leur dialecte de francs bourgeois, on dit expérimentation. On dit avant-garde aussi et on vous sourit de toutes ses dents jaunes pour avoir l´air déserteur, pour avoir l´air de rien avec tout ce qu´il faut de sous bien placés, au chaud sous le pantalon. Dans les plis, sur les beaux cols, jusqu´aux grincements de molaires, ça sent pas bon. Mais ça continue de picoler comme dans la jeunesse. Ça balbutie déjà l´allégresse des derniers jours. La mort quoi. Pourtant y a rien à faire, faut s´y coller au bon goût, faut se coller en gloussant le demi, en pintant à la bonne heure. Rien que tout ça, ça me donne le vertige. J´ai la tête ronde et bien soignée. L´humidité, la crasse bien noire pour se parfaire une patine, la chiasse qui s´annonce autour des yeux gondolées par les nuits blanches à fêter, fêter l´urine et l´haleine des fins de soirées, oui, ce bon vieux remède d´ignares qui pincent la bouche en pétant la joie de vivre, ça me plombe. J´reste jamais longtemps. Ils sont si bons à m´ennuyer. Je ne pourrais pas me vautrer comme ils le font. Ils arrivent, brillants, fins et barbus, avec ça de cheveux en colère. De vrais justes en prière. Ils écoutent longtemps, patients comme ils ont appris. Et ils boivent. Ils boivent autant qu´il faut pour être cuits, pour voir bouillir leur courage et s´élancer comme une bulle autour d´une poupée rôtie qui s´est soigneusement enveloppée dans la soie froissée d´un commerçant de belle avenue. Et là, c´est le drame américain. De gentilles blagues et des prouesses au verre de vin, et ça finit à cheval sur un scooter puis à cheval dans le lit défait d´un meublé bon goût au dernier étage d´un digne haussmannien, sur la place. Oui la place. La place de la bastille ou bien de la république parce que faut aimer être avec les petits et surtout, surtout, il faut maudire le roi, le pape et le papa qu´on caresse de miel sur sa joue bien rasée, une fois par mois pour encaisser. Même parmi les petits, on reste grand. On réclame pas, ça non. On suggère, on offre l´idée car on sait toujours se creuser les méninges pour obtenir gain de causes. Et des causes, puisqu´on en veut, on en trouve. C´est un effort remarquable. Il coûte tellement d´en tirer les ficelles, pas trop fort, juste autour de la poche et du biffeton.



©Laetitia Laguzet - Tous droits réservés

Ils m´ont réveillé brutalement un matin. Ils sont entrés à plusieurs, bien décidés à m´achever. C´était pas la peine d´espérer fuir, je ne pouvais pas me lever. Alors, alors ils ont commencé par faire l´inventaire de mes armoires. Des piles de chemises, de pull-overs sont passées par la fenêtre. J´en avais plus besoin qu´ils disaient. Je croyais bien qu´ils allaient me laisser mon pyjama. Mais ils ont appelé le docteur. Il était là depuis longtemps le docteur, à faire les cent pas, hypnotisé par ses pieds, le docteur, un spécialiste de quartier que je consultais depuis mes premières nausées. Je lui dis que j´avais suivi le traitement, que j´avais fait tout comme il avait dit. Il me fixa un moment avant de détourner le regard pour sembler réfléchir. J´attendais sa solution. Il avança comme un directeur, le docteur, et ordonna la quarantaine. J´étais dangereux qu´il disait. J´avais contaminé les autres. Y avait déjà eu une dizaine de morts et la contagion menaçait la ville. J´étais dangereux. Le mal m´avait envahit et de moi, on voyait plus que lui. Retranché dans une cellule d´isolement, je les regardais bàtir autour de moi les derniers remparts de leur paranoïa.

Puis, le lendemain, il a demandé à ce qu´ils me dévêtissent, le docteur. Mes bras m´en sont tombés. Il allait pleuvoir et j´étais nu comme un ver épileptique. La pluie entrait par les fenêtres, coulait sous mes yeux et j´avais envie de vomir mais pas la force de me débattre. J´ai dégueulé ma mélancolie insondable tandis qu´ils m´épluchaient méthodiquement.

Après, ils m´ont rasé comme un militaire à l´appel. Ils m´ont lavé comme un proxénète prépare sa catin au don de soie. Il fallait me dépoussiérer qu´il disait le docteur, fallait frotter fort qu´il tonnait. Mais mon corps, mon corps malade, il était allergique à la maladie. Il la suintait la maladie. Je pourrissais comme un écorché et le docteur, il disait que j´allais l´emporter avec moi mon satané mal. Je me désagrégeais, je me répandais sur le sol et je finis par l´oublier mon satané mal, oublier que mon corps sec, lézardé de toutes parts, ridé par la vérole et la rengaine du souci, démantelé dans la torture, finirait en poussière épaisse et blanche. J´entendais quelque chose résonner dans ma tête. Des bourdonnements, des moteurs vrombissants, un orchestre d´instruments de torture, derrière, devant, autour de moi. Des musiciens du métal guidés par le scalpel d´un maître d´œuvre. J´entendais piquer, envenimer les aiguilles. De longues aiguilles pour me percer les bras. Je ne sentais plus la douleur. J´ouvrais seulement grand les yeux. Je voulais voir la mort se dérouler, voir qu´il n´y fait pas plus de lumière qu´un autre jour, voir qu´il n´y fera pas meilleur, voir comment ils allaient finir de me gâcher.

Je n´avais pas dormi depuis des jours, des mois peut-être. J´étais devenu insomniaque. J´attendais le bruit, le cri. J´avais commencé un traitement difficile, un traitement de faveur comme les cobayes en font l´expérience chez les laborantins de la matraque. Je prenais les médicaments. Oui, consciencieusement j´avalais les cachets dérisoires. Des pilules bleues, deux de chaque, matin et soir. D´un bleu sécurisant, le bleu qui calme, qui rassure. Des pilules de la police nationale pour dégorger mes tripes. Les premiers jours, ça brûlait comme une forêt et j´en saignais plein les murs de ces âmes indolentes qui refusaient de me quitter. Et qui s´accrochaient à mes poignées, à mes coins, à mes vides. Et qui tombaient, butaient dans la débâcle pour finalement glisser le long de mes couloirs badigeonnés de sanglots ensanglantés. Toute la racaille m´en sortait. Toute la racaille qu´ils disaient. Je me vidais de cette misère résiduelle en résidence, de ces rebuts de chair humaine. Leur écho subsiste toujours à ma déchéance. Les vandales ont eu beau faire, leurs tatouages ne font que rappeler ce qu´ils ont recouvert. Au milieu de la dissonance exigüe, des basses plaintes et des remords aigus, ce sont parfois les rires qui me hantent. Comment avant. Avant que le virus me possède à m´en faire crever. Avant qu´ils me condamnent.

Je me levais très tôt. C´est une de mes habitudes de me lever tôt. Faut dire que j´ai toujours eu le sommeil léger. Le moindre bruit me réveille. Mais je vous l´ai peut-être déjà dit. Une voix, son écho. Une porte qui se referme, un tour de clef. Les murs ont des oreilles. Ce n´est pas une légende. Et j´en ai entendu des choses. Des drames en veux-tu en voilà. Des amants qui se déchirent entre mes bras. Des mensonges plein les tiroirs, à côté des seringues et des mouchoirs. Des comptines parfois.1 La petite fille du premier qui déchiffrait la romance des pucelles anoblies par la patronne des citrouilles. Des gamins à mes pieds claironnant la victoire d´une équipe de foot2. Des rumeurs de couloir aussi. La vieille du cinquième qui se souvenait, qui prédisait, qui médisait avant de refermer sa porte sur son voisin qu´elle épiait innocemment par le judas3.

Chez elle, côté nord, la lumière rentrait moins qu´ailleurs. Elle tirait ses rideaux comme un écho au silence. Elle avait mal là dedans qu´elle disait toute seule. Alors pour que le pied aveugle ne bute pas dans la chaise, elle avait fait le vide tout autour. Oui, autour d´elle, y avait plus que moi. Elle meublait sa vie comme ça la petite vieille, en ruminant l´avenir ou en augmentant le volume de sa télévision. J´en entendais des passions, de ces dialogues imbéciles qui voudraient vous percer le tympan à l´épine de rose. Elle tombait dans le panneau la vieille. Jusqu´à ce qu´un matin, elle tombe si bas qu´elle décide de ne plus se lever du tout.

Je l´ai vue s´embarquer dans une ambulance pour son dernier voyage comme j´en ai vu s´élancer pas plus loin que l´horizon pour en revenir, ceux-là, la nuit tombée. Moi, je suis un sédentaire, vous comprenez. Je regarde les autres partir, aller et venir. Je ne fais qu´attendre qu´en moi, il se passe quelque chose. Ce sont les hommes qui me bouleversent. Faut bien le dire. Avant eux, je ne suis rien. Ils m´ont façonné, modelé à leur image. Seulement ils n´ont pas l´œil les hommes ou bien leur image ne leur convient pas aux hommes. Ils regardent pas plus loin qu´eux-mêmes et voudraient se contenter du bonheur qui ne leur ressemble pas. C´est tout le mal qu´ils ont. C´est tout le mal qu´il me donne à moi, qui les entend gémir et rire pour un rien de tendresse, qui les sent dans le cumin de la potée et dans la sueur, qui les voit s´agiter, s´éventer comme l´alcool qu´ils avalent certaines nuits d´allégresse. Ca sentait bon, c´était beau avant que le ghetto ne recouvre tout. Avant que j´en incarne la misère. Avant qu´ils me condamnent.

Je suis né avec un handicap, allongé comme un malade. Les autres, les tours, elles sont nées avec la folie des grandeurs. Pour un peu, elles se prendraient pour les bipèdes qu´elles abritent. Pour un peu, elles gratteraient le ciel américain les prétentieuses, des paradis artificiels comme on n´en fera jamais ici. Moi, j´ai pas que les pieds sur terre, j´ai tout le corps affalé. A croire qu´on m´avait destiné à mourir. Regardez-les me peler, m´évider. Regardez-les m´effondrer. Ça gravite autour de moi, ça butine la fleur fanée, ça pique, envenime. Ça mange.

Au départ, il n´y en avait pas beaucoup comme nous. On arrivait comme un miracle du service social. Une providence temporaire. Une solution subsidiaire. Ils nous ont construits en périphérie, sur des bords d´autoroutes, dans les terrains vagues, sur le néant en chantier…enfin… là où il y avait de la place, histoire de ne pas déranger les autres. Fallait voir comme on s´enchantait, comme on prétendait résoudre le malheur. Jusque-là, jusqu´à ce qu´ils me condamnent moi et les autres, on chômait pas. On en accueillait, recueillait des bons hommes. Ils profitaient bien les bons hommes. J´en voyais des timides, d´affables maigrelets débarquer avec leur petite valise et leurs illusions. J´en écarquillais les yeux. J´en buvais de la lumière. D´un étage à l´autre, dans mon squelette encore fier, il en passait de la couleur et des rires. Puis les uns après les autres, ils ont déserté. Ils m´ont vidé d´eux-mêmes.

Tout ça, c´est de la faute de mes couloirs. Le gardien ne s´y retrouvait plus. Il en perdait la tête à se croire en prison. Il disait que tout ça, ça sentait pas bon, qu´un asile comme moi, ça perd la tête un jour. Un soir, il a réclamé sa solde et m´a bradé au geôlier. Une hyène le geôlier, avec ce qu´il faut de flair pour dénicher la proie. Il les arpentait les couloirs, les visitait mes artères, pour y nicher ses convalescents sans les sous, ses apatrides, ses orphelins, ses gourous. Sur moi, la dose, sur mes carrelages piqués, sur les draps froissés. Contre moi, l´écho de leur insurmontable solitude et la persistance de leur absurde délivrance.4 J´ai appris tant de choses. J´ai vu le courage du prolétaire, les dommages de l´impayé, les orages de couples réfractaires qui se languissent d´être aimés. De scènes chaotiques, les désespoirs empiriques d´un dossier inclassable du service social.5

Derrière, de l´autre côté de la rive, il y a une usine qui ouvre à cinq heures. Et plus loin encore, une fabrique de poupées. Les poupées c´est plus de travail qu´on ne pense. Ça réclame du soin ces petites choses-là. Les mains coiffent, soignent, habillent le plastique. Et les yeux las des ouvrières voient passer les visages radieux de l´enfance éternelle qui, dans leur cachot moderne, s´étaleront dans les rayons du centre commercial. Et ces dames s´en écœureront de l´enfance et du rêve à la chaine jusqu´à en oublier Noël et leur gaillarde progéniture. Plutôt méditer sur leur fiche de paie6 où s´alignaient trois, quatre chiffres dans les bons mois. Pas moyen de s´évader qu´elles pensaient. Et de regarder les convois des carriéristes et graviers flotter nonchalamment vers l´inconnu. Tandis qu´elles cinglaient leurs poupées, elles rêvaient du bateau mais n´embarquaient jamais autrement que dans un rêve cruel qui les minait. Leur teint d´italiennes immigrées, de polonaises en exile, d´algériennes apatrides prenait peu à peu la couleur de mes murs : un gris soutenu, triste comme la pluie. Alors pour avoir l´air, quelques-unes troquaient une poupée défectueuse contre une crème, un parfum à la fleur d´oranger confectionnés par d´autres mains du coin7. Pas plus loin qu´un bus matinal, c´est l´usine du miracle : des tubes de jouvence, des potions en boîtes par milliers pour rajeunir la beauté ravie. On en vend autant qu´on veut de l´illusion. La cosmétique du bonheur entre les mains de la laideur pauvre. Des usines à promesses que tous ces cubes.

Laissez-moi maintenant, je vous prie. Le spectacle commence et on ne fait pas attendre le public. Des loges et gradins de fortune, il patiente à ciel ouvert que je m´écroule. Ecoutez-le crier. Certains n´en finiront jamais de réclamer ma sentence, à moi le gâteux, le pourri, le misérable. Ceux-là sont certains d´œuvrer pour la bonne cause. D´autres délieront leur bouche à l´aveu de leur hantise, armé du sourire de ceux qui se souviennent. Un motif de papier peint, une lumière tombant sur un coin de table, des causeries, des soirées en mon sein. Ceux-ci m´observeront une dernière fois dans le recueillement. Et tous applaudiront.


  1. Une petite fille, consciencieusement : « Elle se leva, et s’enfuit aussi légèrement qu’aurait fait une biche. Le prince la suivit, mais il ne put rattraper. Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle, bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants habits, rien ne lui étant resté de toute sa magnificence qu’une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu’elle avait laissé tomber. »

  2. Un petit garçon, consciencieusement : « Il a suffit de ce ballon récupéré… on a vu tout à l´heure au ralenti ce tir de Bellone du pied droit qui partait dans la lucarne et qui peut être rentré c´est-pas-fini-pour-les-français- Oh dommage Tigana bien lancé mais c´est pas fini Tigana à nouveau qui va pouvoir frapper et BUT de PLATINI, BUT DE PLATINI. »

  3. Une vieille femme : Oh ça va bien, ça va bien. Et comment qu´il va le petit ?

    Le voisin, pudique, bas : Oui bien-bien.

    La vieille femme : Et la maman ?

    Le voisin, pudique, bas : elle reprend le travail lundi.

    La vieille femme, cherchant : Quoi donc déjà ?

    Le voisin, pudique, bas : Infirmière.

    La vieille femme : Oui, je me rappelle. Infirmière. A mon àge, c´est plus la peine, les infirmières, vous savez. J´ai mal là-dedans. Ça veut plus partir. Une infirme comme moi…

    Le voisin, décidé : J´aimerais être sûr de bien comprendre : donc le cœur de Taylor battait toujours ?

    La vieille femme, emportée : Elle battait toujours mais de façon imperceptible, sans doute visible sur le moniteur mais Taylor l´avait débranché.

    Le voisin, déconcerté : Quelqu´un aurait falsifié l´acte de décès ?

    La vieille femme, emportée : Oui et ils l´on gardé sous assistance respiratoire jusqu´à ce qu´elle soit tirée d´affaire.

    Le voisin, décidé : Voilà déjà une bonne chose de gagner : Stefany n´aura plus besoin de faire enfermer Ridge à l´asile !

    La vieille femme, suppliante : Mon dieu Stefy ! (Une porte qui claque)

  4. Une femme, douce, hésitante : J’étais là, allongée sur le sol ; des gens s’agitaient, des voix vibraient autour de moi, peut-être de la musique, sans doute de la musique puisqu’elle m’enivrait avant que le blanc ne recouvre tout. Le temps s’était soumis à lui, aurait voulu se suspendre, s’accrocher à quelque chose, à un clou, à un cou. Il cherchait, parcourait, s’étalait sur cet écran blanc qui possédait, qui était tout. Depuis, j’ai peur de lui. J’ai peur de ses murs, de ses objets, de sa lumière car il garde tout en mémoire, la moindre tàche, le plus petit cadre dont il rappelle la présence et la disparition, la feuille inhospitalière, les crèmes qui nourrissaient ma peau, les roses embaumant le linceul des enfants. Après cela, j’ai repeint tout mon appartement en rose, le rose des maisonnées méditerranéennes qui aurait dû amuser les plinthes, narguer mon premier souvenir de la mort.

  5. Une secrétaire, un clavier d´ordinateur, exhaustif : 104, Bàtiment F, troisième, 15 mai 1985. 105, Bàtiment F, cinquième, 1 juin 1992. 106, bà(ti)-ment (mot mangé) F, …ième, 2 février 1979, etc.

  6. Une femme, accent prononcé : Non je suis seule, pas de mari, pas de mari. Un prêt de 10000 francs, oui c´est ça. En 20 mensualités, oui. Pour manger monsieur, pour manger.

  7. Un huissier : Une télévision, un canapé en tissu, un poste de radio, une table basse en verre (mauvais marché), une console de jeux, un tapis d´orient. C´est un vrai ? Deux chaises en bois, un fer à repasser. Et vos vêtements. Pas de quoi avec les vêtements. Une paire de rideaux.

  8. Une femme, accent prononcé : De quoi j´ai l´air, dis ? Tu es sûre que c´est la bonne couleur. Tu sais pas toi ?Plus clair non ? Non pas de gris, pas de gris, du rose plutôt du rose.

  9. Une autre, accent prononcé mais commercial, l´air attentif : Ce sont des microparticules qui vont répandre la couleur de manière homogène gràce à la nouvelle formule aux extraits de bambou et de collagène.



©Laetitia Laguzet - Tous droits réservés

Sylvia : - Que dit le journal ?

Max : - Peut-être une guerre.

Sylvia : - Une autre ? De quoi parle-t-elle ?

Max : - De Dieu. D´Argent.

Sylvia> : - Autre chose ?

Max : - Une pandémie.

Sylvia : - Oui… peut-être bien. Et puis ?

Max : - Liquidation, précarité, famine, capitaux, dépression, crise, insécurité, assurances, croissance, décroissance, délinquance, énergie, délits, soupçons, concurrences, …

Sylvia : - Comme c´est ennuyant… Et les hommes ?

Max : - Banquiers, gouvernants, épargnants, juges, présidents, …

Sylvia : - Et les autres ?

Max : - Qui donc ?

Sylvia : - Vous savez…

Max : - Ah ! Eux… des crimes. Divers.

Sylvia : - Ça ne change pas beaucoup. Et l´Amour ?

Max : - Je ne sais pas.

Sylvia : - Oui, moi non plus.

Max : - Ma chère, je m´ennuie.

Sylvia : - Tant qu´on croyait savoir… on ne s´ennuyait pas au moins.

Max : - Non, on ne s´ennuyait pas. Mais on avait mal.

Sylvia : - Etait-ce le plus douloureux ? Invivable, oui, mais le plus douloureux ?

Max : - Vous vous souvenez, vous, de la douleur ?

Sylvia : - Non, je me souviens seulement de l´odeur.

Max : - Le gaz n´a pourtant pas d´odeur.

Sylvia : - L´odeur des linges mouillés. Sous la porte, sur les couches, sur leur peau, sur mes mains. Quand on est décidé à en finir, on ne sent plus rien hormis ceux qui restent, n´est-ce pas ?

Max : - Croyez-vous qu´ils s´en souviennent ?

Sylvia : - Non, ils dormaient.

Max : - Ça sent le brûlé.

Sylvia : - Oui, peu à peu.

Max : - Non, ça sent vraiment le brûlé. Qu´avez-vous cuit ?

Sylvia : - Oh ! Où avais-je la tête ?

Max, en riant : - Certainement plus à votre four !

Sylvia : - Oh, pourvu que…

Sylvia ouvre le four, le regarde un instant, alarmé puis le referme, penaude, désemparée.

Sylvia : - C´est raté. Carbonisé !

Max, en ricanant, content de lui : - Ma chère, faut-il que vous vous entêtiez ?

Sylvia : - Votre jeune femme est partie. Il le faut bien. Votre vie de garçon n´était pas des plus réjouissantes.

Max : - Vous y avez cru ? Très chère, ce n´était que du cinématographe, rien d´autre ! Je suis tout à fait capable de faire la cuisine. D´ailleurs, je n´ai pas faim ! Et puis, à quoi bon ? A quoi bon puisque nous sommes morts ?

Sylvia : - Comment pourrions-nous autrement nous occuper?

Max, en ricanant : - Et dire qu´ILS vous prennent pour une féministe !

Sylvia : - Comme c´est élégant !

Max, en lui offrant une tulipe : - Pardonnez-moi.

Sylvia, en souriant : La tulipe… merveilleuse…. au pied des arbres d´hiver…

Max : - Comment sourire si doux, si franc put-il prononcer nos vérités les plus fragiles ?

Sylvia : - Au bout du compte, qu´ai-je dit sinon ce qui s´éternise sous nos yeux ? J´aurais aimé que nous riions. Mais votre moustache est tombée.

Max, surpris : - Vraiment ? Laissez-moi voir.

Il se lève, cherche un miroir. De grands pas, les mains sur la tête, le visage faussement angoissé. Il cherche à droite, à gauche, sens dessus dessous. Il est burlesque. Il joue Max Linder. Elle rit.

Max, souriant : - S´est-elle relevée ?

Elle marche jusqu´à lui, contemple des yeux, des mains son visage.

Sylvia, en souriant : - Souriez pour voir ?

Il prend l´air sérieux de Buster Keaton puis sourit timidement comme Charlot.

Sylvia, en riant : - Ne pourriez-vous être vous-même ? Vous étiez si beau.

Max, grave : - Moi-même ? Lequel ? Max ? ou Gabriel ?

Sylvia : - Votre histoire, la mienne, la nôtre est de celles qu´on lit au bord du lit et qu´on écoute.

Max, en souriant : - Je n´ai toujours été que muet. Vous jouez du piano ?

Sylvia : - Oui, un peu.

Max : - Et bien jouons alors !

L´un et l´autre s´assoient et font semblant de lire le journal. Ils s´observent en coin, rient, lisent et relisent, plient et déplient leur journal.

Sylvia : - Jouons vraiment. N´avez-vous point votre malle au mariage ?

Max, en riant : - Si bien sûr ! Et même le baromètre de la fidélité !

Sylvia ne répond pas. Sylvia ne sourit plus. Sylvia respire mal. Max n´a pas vu.

Max : - Où peut-il donc être ?

De grands pas, les mains sur la tête, le visage faussement angoissé. Il cherche à droite, à gauche, sens dessus dessous. Il est burlesque. Il joue à nouveau Max Linder.

Max, satisfait : - Le voilà !

Sylvia ne répond pas. Sylvia respire mal, fort. Il la voit, ralentit, s´approche.

Max : - Le baromètre… Le… Pardonnez-moi. Je ne voulais pas. Pardonnez-moi, Sylvia.

Sylvia respire de plus en plus fort.

Max : - Je ne suis qu´un pauvre imbécile d´acteur muet.

Il l´accompagne pour l´étendre au sol. Elle gît, silencieuse.

Max : - Et la fidélité, c´est quoi après tout ?

Sylvia : - La fidélité n´est peut-être applicable qu´à soi, quand on sait vivre, quand on sait mourir. Quand mourir ?

Max, en s´allongeant, à ses côtés : - Je ne me souviens pas quand j´ai décidé de mourir.

Sylvia : - Je ne me souviens pas quand j´ai décidé de vivre. Peut-être quand j´ai aimé jusqu´à ce que mort s´en suive.

Max : - On est bien là… à jouer les morts. C´est comme pour de faux.

Sylvia : - Savez-vous qu´on ne suicide plus qu´en prison ?

Max, en riant : - C´est ce qu´ILS disent ?

Sylvia : - On dirait qu´ILS ont appris à dormir autrement.

Max, souriant : - Qu´ILS disent… Ils sont un peu muets sur ces choses-là.

Sylvia : - ILS dorment, vous comprenez ? ( Elle lève la tête et regarde au plafond). C´est donc à ça que ressemble le toit du gouffre ?

Max : - C´est comme un décor de cinématographe.

Sylvia : - Dont on ne peut plus sortir.

Max : - Quel comique de situation !

Sylvia : - Pourquoi la tragédie ? Pourquoi le suicide, le crime ? Pourquoi avez-vous tué l´Amour ? L´amour vous aimait. Pourtant, l´Amour vous aimait.

Max : - L´amour riait de moi. Le public, la guerre, l´amour riaient de moi. J´ai fini par ne plus aimer faire rire.

Sylvia : - Ils riaient tous les deux aussi, quand il ne m´aimait plus.

Max : - Et si l´on mangeait ?

Sylvia : - Mais vous… Vous aviez dit… Nous sommes morts !

Max : - Et bien jouons à manger ! Savez-vous que j´ai également joué la Fuite de Gaz ? Je peux donc vous accompagner.

Sylvia : - Volontiers ! Nous écrirons ensuite le Hasard et l´Amour.



©Laetitia Laguzet - Tous droits réservés

Céline et Beckett attablés. Céline fixe une porte. Beckett, courbé, mains croisées. Une porte claque. Beckett lève la tête. Entre Althusser. Beckett baisse aussitôt la tête.

Céline à Althusser : - Vous êtes en retard. Vous l´avez raté votre train ?

Althusser : - Non. Je l´ai pris en marche mais puisque je ne savais ni d´où il venait ni où il allait, il m´était impossible d´être à l´heure.

Céline : - Comment avez-vous procédé, dites ? Vous a-t-il fallu sauter, dites… Vous avez sauté ?

Althusser, paranoïaque: - Il a peut-être ralenti au passage de… je ne sais pas. De… Je me suis assis dans un wagon vide. … Marx avant de vous rejoindre… Il est… est… mal en point.

Céline, moqueur : - Oh oui. Mal en point, n´est-ce pas ?

Althusser, rapidement: - Puis j´ai pensé à autre chose, le cours de ma pensée m´ayant logiquement mené ailleurs.

Céline, agacé : - Vous voulez dire nulle part. Elle vous a mené nulle part votre logique. Voyez où nous en sommes !

Althusser, décidé : - Non, ailleurs, Destouches, ailleurs. Nous résidons. Nous allons et venons d´une bouche à l´autre et nous sommes là, toujours.

Céline : - Là ? Où ? NOUS SOMMES MORTS ! FUMÉS ! CLAQUÉS ! CREVÉS ! Imbécile ! Aller et venir, Je voudrais bien moi ! Aller et venir, c´est peu dire ! C´est même ne rien dire. Voyez-vous, j´en ai assez vu des boitons et des châteaux, oui… faut dire !... Des râteliers de messieurs ! Des pissotières ! C´est que ça pèse et ça pue ces porcs !... M´y promenez, encore… tant qu´y avait des choses à dire et à voir mais figurez-vous qu´ils ont tout lourdé les groins, pour engraisser dans leur enclot et m´y compter les pointes… et les punaises! Celle-ci de porcherie me convient bien à moi puisqu´y pas moyen de sortir de nulle part, d´y aller pour de bon dans le trou. Ailleurs, y a pas d´autre confort après tout… Juste que ce qu´il faut de lumière sur le coin de table. Non, non vraiment, le tourisme des îles de pierres, les autre le vivent pour moi, d´un bout à l´autre d´un livre. C´est peut-être bien le seul moment où ils se résignent parce qu´ils se taisent, qu´il devient léger le monde. Autrement alors c´est pas mieux dire qu´ils m´assomment.

Althusser, professoral : - Cela suffit-il à décider que notre pratique de la mort nous mène nulle part ? Nous sommes loin, voilà tout.

Céline : - Vous voilà bien à penser qu´on pratique ! Et noblement avec ça !... Comme des maîtres d´école!...D´émouvants capucins !... Comme c´est bien tout ça, dites. C´est d´une beauté répugnante. La vérité, là, c´est qu´y pas de miroir pour vous dépeindre comme vous êtes ! Moi, je vous vois. Je vous sens. Je peux vous dire moi. Vous êtes bien laid. Vous devriez porter la barbe. Vous sentez mauvais. J´y dis vrai moi. Et vous voir faire les cent pas dans votre caisson de cervelle, ça vous donne pas meilleure mine. Pratiquer la mort !… Ha !… A la bonne heure ! Z´êtiez pas meilleur assassin que vivant, figurez-vous. Mort, dur comme un œuf bouffé par les vers, c´est trop tard… juste bon à rien. C´est que vous y êtes allé vite dans la besogne du sang. Dans le mensonge aussi, instruit, appliqué, que vous êtes… dans votre amphithéâtre, foire aux idéâs et fatras de fadaises! Mais mort vous êtes pas bon. Vous empestez le vieux manuscrit moisi et les recoins poussiéreux de bibliothèques.

Althusser : - De votre Paris éclairé à l´huile, pensez-vous que votre argot sent meilleur ? Vous avez vieilli. Vous êtes le chromo que vous répudiiez.

Céline : - C´est pas autrement vrai que vous êtes lourd ! Je suis mort ! Je prêche pas le diable moi… Je vous dis la vérité voilà tout… Chromo, bien sûr ! Je lui avais bien dit à ce Professeur comme vous êtes mais le nigaud prêchait pour la cervelle, se voyait là-haut parmi les grands messieurs salutaires, flotter dans l´eau bénite ! Avec moi, il aurait eu son compte s´il s´était pas pris pour le saint esprit ! Comme lui que vous êtes ! Un moderne bien vieux, bien vilain dans votre chemise. Vous feriez mieux de repasser votre beau linge que vos leçons de moral affligeantes.

Beckett bâille.

Althusser, impassible : - A quoi bon ? C´est tous les jours celui du seigneur avec vous.

Céline : - Combien de temps avez-vous attendu avant de sauter, avant que votre pensée y vienne à la grande idée du philosophe ?

Althusser, penaud : - J´ai cassé ma montre.

Céline, faussement intéressé : - Vos mains sont sales et vous saignez, vous êtes tombé. Vous avez mal ?

Althusser, troublé : - Il me semble… que j´ai déterré quelque chose.

Céline : - On y voit rien là dessous comment que vous auriez pu ? Y a rien que de la terre sous de la terre ! Pas besoin de creuser bien loin, pauvre taupe ! Si vous cherchez la poussière, mettez-y le doigt dans vos narines. Fouinez là où il faut… Raclez bien ! Vous sentirez mieux la tourbière! La mort vous défèque dessus et vous sentez rien, c´est tout à fait regrettable.

Althusser, dur : - Vous ruminez, Céline. Ces cadavres dont vous parlez, vous les broyez encore dans votre bouche. Pour finir, n´allez-vous pas cesser de vomir ?

Céline : - La mort ne passe pas. J´la voyais autrement moi la mort… J´la voyais pas comme on la dit la mort, moi, j´la voyais pas avec des grands yeux qui vous hypnotisent, deux grandes gueules de carnassiers qui vous lèchent les os, vous avalent la moelle et vous digèrent le cervelet. Non. Ca, c´est la chienne, la putain. Non, je m´imaginais bien le néant moi. J´me voyais être plus rien. Au lieu de ça, je pensais pas dites, y a la nuit, l´odeur et les voix impénétrables de l´ennui. Au bout du compte, ça change pas beaucoup de la vie tout ça. Ça continue à pluviner sur les crânes, à pisser des obus qui veulent pas éclater mais qui viennent vous foutre la pagaille en silence, d´un picotement au bout des pieds. Pas moyen de s´éparpiller une bonne fois.

Althusser : - Privilège des grands noms de ne pas mourir…

Céline : - Un peu qu´on meure ! Un peu !... mais pas tout à fait ! Juste ce qu´il faut du pire pour s´entendre dire qu´on existe, nous les chiffons du mensonge ! Il en reste pas grand chose de nous ! De l´encre en bouteille diluée dans les larmes, tiens.

Althusser, inquisiteur : - Il aurait fallu ne pas écrire de livre. Et pour dormir tranquille, ne pas s´encanailler avec la terreur ! Ne pas défier les vivants en abattant leur bouc émissaire ! Il aurait fallu jouer le docteur, Destouches.

Céline : - Je les ai pris moi les coups pour votre vieux bouc. J´en ai soigné des âmes mais les précieuses voilà qu´ y avait jamais rien dans leur poche !

Althusser : - Allons donc. Vous avez déserté.

Céline : - Et vous, tiens ? Le bouc, vous n´y avez pas été qu´avec des belles idées ! J´aimais mieux jouer le docteur que le boucher moi, tiens. Parce que vous, c´est une sacrée bouverie que vous nous avez faite !

Althusser, troublé : - J´étais malade…

Céline, glorieux : - Mais vous l´êtes encore. Malade ! La mort ne guérit rien. Elle fige. Pour de bon. Malade, vous l´êtes éternellement !

Althusser : - Je ne me souviens pas. C´est que…C´est flou, ce cri.

Céline : - On se souvient pour vous. ILS se souviennent. Vous savez bien, vous quand même. Vous consultiez leurs archives. Leurs impasses. Vous étiez des leurs.

Althusser : - Les pages…

Céline : - A tourner en bourrique !

Althusser : - Les pages nous feront renaître.

Céline : - Plutôt sortir du bassin putride d´une putain !

Althusser : - Les pages nous blanchissent.

Céline : - Vos pages, elles sont collées. Il suffit d´une à manquer pour qu´ils y comprennent plus rien.

Althusser : - Il aurait mieux fallu faire comme vous, Destouches ? Emouvoir à coups de colère ? Condamner aussi ? La grande cause ne vous suffisait pas. Il vous manquait la flatterie.

Céline : - Je vais bien dire, votre bonne vieille gueule n´en manquait pas avant qu´on vous envoie moisir à l´asile.

Althusser : - Et vous donc, médaillé de Vichy? Vous ne flattiez pas qu´à moitié. Vous y mettiez la haine toute entière dans votre cuisine.

Céline : - Ils l´ont pas digéré…

Althusser : - Et vous non plus.

Céline : - J´ai pourtant écrit des choses. Des choses comme on s´en émeut de pas les penser mais de les vouloir si grandes, qu´on chérirait l´humanité pour un peu. Mais ça… ils les lisent, ils les chantent. Et ils témoignent !... Ils trahissent !... Me méprisent enfin. Ils veulent pas apprendre, les ânes.

Althusser : - Combien valiez-vous ? Combien Céline valait-il ? Combien Destouches l´a-t-il bradé ?

Céline : - Pas davantage qu´un article de ménage. Je comptais pas, n´est-ce pas… Parce que les imbéciles ne savent pas compter. Ils se tuent à la tâche, voilà tout.

Althusser : - Pensez qu´ils n´allaient pas se couper un doigt pour vous, Destouches. Céline encore que. Mais Destouches ?

Céline : - Voilà bien que vous m´ennuyez… On est bien là. On est bien là… Regardez ! Voyez comme on est bien là ! Aux abords du désespoir ! Des remords à pas pouvoir crever. Faut croire nous les lâches, on est increvable! (A Beckett) Et toi, tu dis rien ?

Beckett, pensif presque froid: - Non.

(Silence)

Céline, colérique : - Tu dis rien, toi. Toi, tu dis rien ! Tu restes là, pas miné, pas même rien à dire !

Beckett, souriant, ravi: - Non.

Céline : - Qu´elle t´est passée l´envie de chouiner ? Tu l´as coulé ta demie cervelle ?

Beckett, dans le vide, de la bouche, sans émettre un son : - Non.

Althusser : - Bon Dieu ! Assez !

Céline : - Non ? Tu la renifles encore des yeux ? Tu crois encore voir quelque chose ? C´est que t´attends quelque chose, dis ? Ton maître peut-être ? Il viendra pas, tu sais. Tu l´as pendu à son arbre, tu te rappelles ?

Beckett : - Non. Oui !... Non.

Céline : - T´attend quoi alors ? Ton Godot ? Ta gourde ? T´as pas besoin d´avoir soif. T´as plus besoin.

Beckett, doux : - Je n´attends rien, personne.

Althusser : - Bon Dieu ! Assez ! J´étouffe !

Céline : - Il étouffe !... Avec le bon dieu avec ça. Il est plus là, votre bon dieu ! Vos pratiques de bigotes communistes, vos théories de la méthode et du symptôme, vos analyses de sous les charniers d´un nom de dieu de prolétaire, elles vous ont servi à étrangler votre femme, votre jolie sainte, entre deux lectures du Capital… Vous l´avez bien structuré l´amour! C´était donc qu´elle était vilaine ? J´aurai pas cru pour un riche…

Althusser : - Pauvre inculte ! Pauvre idiot ! Pauvre…

Beckett : - Je vois quelque chose.

Céline, vicieux : - Et qu´est-ce donc que tu vois là Samuel ?

Beckett, à lui-même : - Cette chose-là ?

Céline : - L ´avenir dure longtemps, ça !… Que c´est même la seule chose vraie que vous ayez dite le Louis ! Même que quand on est mort il dure l´avenir. Et même pour un juste comme lui ! Pas seulement capable de s´accouder au souvenir… Pas même… Rien que du vide dans ses yeux et toute une vie à trembloter pour pas un rond de fortune au bout du compte.

Beckett : - Oui, des ronds. Des ronds !

Althusser : - Laissez-le donc.

Céline : - Qu´est-ce qu´il peut bien faire là ? Vous savez vous, dites, ce qu´il fait là, dans le bordel ? C´est que l´idée m´est venue qu´on se serait trompé…

Althusser, professoral : - Je l´ignore. Logiquement, quelque chose à se reprocher…

Céline : - On le saurait ! ILS l´ont fait si beau ! Pour nous narguer voilà tout. Pour nous le rendre insupportable.

Althusser, déductif : - Il sait sûrement quelque chose que nous ignorons.

Beckett, sérieux : - Je sais faire des ronds.

Céline : - Le bel enfant ! Le beau cul blanc !

Beckett, haut, élancé : - Blanc ? Oui, blanc. Blanc !

Céline : - Et que c´est qu´il délire et qu´il s´écoute même plus !

Beckett : - Vous le voyez ?

Althusser : - Où ça ?

Beckett, immobile : - Là !

Céline : - Vous savez pas vous, il voit des choses ! Des abstractions qu´Ils disent ! Des absurdités !

Beckett, tourné vers Althusser : - En rond !

Althusser : - Nous sommes répugnants comme des rats !

Céline : - Je le dirais pas autrement !

Althusser : - Attendons, il se prépare à dire quelque chose.

Beckett, subjugué, se lève : - Ronds ! Rah ! Rions, nous n´avons plus le temps ! Rah ! Rions ! Rien n´est plus vrai ! Ah ! Ah ! Des Rats ! (Il se rassoit).

Céline, amusé : - Parfois, je ne regrette pas d´être moi-même…

Beckett, désœuvré, lent : - Moi-même ? Je suis loin, ce n´est pas vrai, ce n´est pas moi… Je ne bouge plus (il se lève lentement et commence à faire le tour de la table). Bavasser comme vous jusqu´à la fin des temps ? Ce n´est pas moi. Murmurer les siècles, c´est bien vous. Un rond, l ´un dans l´autre.

Althusser : - Nous ? Je… ne sais plus.

Céline : - Moi…? Que nous sommes pareils, non ?…

Beckett : - Un rond ! L´un dans l´autre ! Inutile. (Soupir). Essayez de converser sans vous plaindre puisque vous êtes incapables de vous taire.

Céline : - … Que…

Beckett : - Babel ne dira plus rien. Vous gueulez si fort et pourtant, pourtant Babel ne dira plus rien.

Céline : - C´est l´agonie.

Beckett, en toussant très fort : - Vos souillures inutiles…Vous gueulez si fort. Et pas un mot de vrai nulle part.

Céline à Althusser : - Faut-il que l´on s´excuse ?

Althusser : - A qui ?

Céline : - A lui, dites !

Althusser, en comparant : - C´est vrai que vous êtes petit. Ou bien c´est lui qui est grand.

Beckett, à lui-même : - Je ne suis certainement pas mort puisque je suis encore fou.

Céline : - Nous autres aussi vas ! Sauf que le monde nous quitte bien avant qu´on s´en aille nous pour de bon.

Althusser : - Arriver jusqu´ici…

Beckett : - Le plus grand pêchés est de n´être pas mort ou à moitié. Mourir et demeurer dans cette grande pièce vide, avec la grande pendule ancienne. Ecoutez son silence.

Ils tendent l´oreille, écoutent, attentifs.

>

Althusser, épiant : - Je crois que nous sommes pas seuls.

Ils se tournent vers le public, le regardent.

Céline : - Si seulement eux ils avaient la réponse.

Althusser, professoral : - Raisonnablement, je ne saisis pas la question ?

Céline : - Quand est-ce qu´on meurt pour de bon ?

Beckett : - Quand ILS s´habitueront, oublierons, un jour.

Céline, acquiesçant : Peut-être bien.



©Laetitia Laguzet - Tous droits réservés

Le vase est vide. Posé là, un été. Sur le rebord. Entre les couleurs.

Je sais plus bien si on était beau ou si c’était lui seulement, la fleur.


L’hiver aurait pu tailler l’odeur comme la gemme.

Seulement, l’hiver… On ratisse dans la brume.

L’eau vole à l’horizon. C’est rien qu’une mer silencieuse, une mer qui s’est tue par omission.


Il a plu. Des secondes au sol. Il en reluisait la somme. Sur le plat.


Je sais pas bien. Je voudrais qu’il se détache quelqu’un. Entre plomb et crachin. La foudre peut-être ?


Sur les trottoirs, ils en passent. Plein les manteaux. Le bout du nez qui dépasse. Qui renifle son fardeau. Le froid sur les épaules. Qui pèse.


Ils s’en arrêtent au café. On n’y voit pas les problèmes. Leurs voix les masquent. Eraillées, enrouées dans le calva. Sous leur tricot, il y a de la peau qui frisonne, qui sue le désarroi. Et sur les miroirs pendus, la vapeur d’eau.



©Laetitia Laguzet - Tous droits réservés

C’est sûrement pas lui.

Mais j’y vais quand même.

Puisque j’y suis.

Y a pas lourd derrière pour rattraper l’idée. Pour envisager un type qui adhère au delà du principe. Faut le dire.


Et le genre n’y fait rien.


J’en ai vu un, une fois, qui aurait pu. Ou bien c’était moi, qui adhérais à ses mots, à sa peau. On s’était sûrement déjà vu. J’avais égaré l’intuition, omis la possibilité.


Alors qu’il parlait modestement, comme ça, campé sur lui-même, il expliquait l’étymologie d’une existence qui m’avait échappée.

Ses mots, ces mêmes mots qui patientaient dans mes poches, pendaient à mes oreilles.

Je vivais là plus qu’en moi-même. Et à mesure qu’il m’expirait, je me pardonnais d’être qui je suis.

J’ai bien essayé de dire quelque chose. De me rendre visible. En mesurant le geste, le timbre, le flot. Faire venir l’évidence. Seulement, ça dansait l’alarme sur ma bouche. La vérité raclait rocaille dans la gorge. Nous étions la foule, sur un quai. A son comble.

Vouloir dire « moi aussi », et se trouver plus bête. Etre otage de l’enveloppe et rester lettre morte.


Alors celui-là, c’est sûrement pas lui. Mais j’y vais quand même. En attendant. En location. Faut-il que je rêve d’habiter quelqu’un, ailleurs. Au hasard.



©Laetitia Laguzet - Tous droits réservés